Syncognie

Ce qu'on veut n'est pas ce qu'on aime

Note d'atelier
Mars 2026

Deuxième dialogue de la série. Quelques jours après le premier. Point de départ — les travaux de Kent Berridge sur la dissociation wanting/liking. La distinction émerge du vécu avant d'être nommée. Nathalie s'ouvre pour la première fois sur quelque chose qui la concerne directement.

Fin de matinée. La même terrasse mais le soleil est déjà haut, direct, sans angle. Il y a plus de monde qu’à leur habitude — quelques tables occupées, une conversation à voix forte deux tables plus loin qu’on entend sans comprendre. Élodie est arrivée la première. Elle avait cette façon d’occuper l’espace avec précision — comme quelqu’un qui a décidé comment elle allait être avant de sortir. Elle a commandé, elle attendait.

Nathalie est arrivée quelques minutes après, légèrement essoufflée, avec quelque chose qu’elle n’avait pas déposé en chemin. Elle s’est assise avec un geste de la main qui voulait dire “ne commence pas”. Elle a commandé sans regarder la carte.*

Un café pour chacune. Une assiette pour Nathalie — elle mange par intermittence, entre les phrases, parfois elle pose sa fourchette et oublie qu’elle l’a posée.


Élodie
Mauvaise matinée ?
Nathalie
(elle souffle par le nez) Bof. (un temps) C’est rien.

Ce n’est pas rien. Élodie ne relance pas.

Élodie
J’ai repensé à ce qu’on s’est dit l’autre jour.
Nathalie
Moi aussi. (elle prend son café, le repose sans boire) J’en ai parlé à une collègue — j’arrivais plus à m’enlever ça de la tête. Le truc sur la connaissance qui suffit pas.
Élodie
Et elle a dit quoi ?
Nathalie
(ironique) Que c’était intéressant. Et elle est repartie vérifier ses mails. (un temps) Bref. T’avais quelque chose à me dire ?
Élodie
Ouais. (elle cherche par où commencer) Tu vois quand tu passes devant une boulangerie. L’odeur du beurre chaud.
Nathalie
(automatiquement) Tous les matins en venant ici.
Élodie
Ce qui se passe à ce moment-là — cet élan, cette tension, t’as soudain faim alors que t’avais pas faim — c’est un circuit dans le cerveau. La dopamine, ce dont on parlait l’autre jour. Et puis tu entres, tu prends quelque chose, et il y a ce moment calme où c’est bon. Vraiment là. (un temps) Un chercheur — Berridge — il a montré que ces deux moments c’est pas le même endroit dans le cerveau. Pas le même circuit du tout. Il appelle ça le wanting et le liking — l’élan d’un côté, le plaisir réel de l’autre. Et ils peuvent tourner complètement séparément.
Nathalie
Attends. (elle pose ses coudes sur la table, se penche légèrement) Répète.
Élodie
Le wanting — l’envie, le désir, la tension vers — c’est un système. Le liking — le plaisir réel quand t’as ce que tu voulais — c’en est un autre. Ils peuvent tourner ensemble. Ou complètement l’un sans l’autre.
Nathalie
Séparément.
Élodie
Oui.
Nathalie
Donc je peux vouloir quelque chose très fort… et pas vraiment l’apprécier quand je l’ai.
Élodie
Oui.
Nathalie
Et je peux apprécier quelque chose… sans le désirer. Sans aller le chercher.
Élodie
Oui.

Un silence. L’homme deux tables plus loin parle dans son téléphone, trop fort. Nathalie lui jette un regard — agacé, mais c’est pas vraiment lui.

Nathalie
(lentement) Merde.
Élodie
Je sais.
Nathalie
Attends. (elle se redresse) Séparément — c’est-à-dire ?
Élodie
Il a fait des expériences sur des rats. Il neutralise le circuit du plaisir chez certains. Et ils continuent à chercher la nourriture — compulsivement, encore et encore. Mais quand ils mangent, rien. Pas de satisfaction. Juste le mouvement qui continue parce que personne lui a dit d’arrêter.
Nathalie
(voix plus basse) Le mouvement qui continue parce que personne lui a dit d’arrêter.

Elle répète ça pour elle — pas pour confirmer, pour l’entendre avec sa propre voix, voir ce que ça fait.

Élodie
Nathalie.
Nathalie
(elle lève la main) Laisse-moi une seconde.

Élodie attend. Dehors quelqu’un passe avec un chien qui tire sur sa laisse. Un enfant traverse la terrasse en courant, sa mère derrière qui dit son prénom comme une frontière.

Nathalie
Dans mon boulot je vois des gens qui reviennent vers ce qui leur fait du mal. Des années que j’essaie d’expliquer ça aux familles — que c’est pas de la faiblesse, que c’est pas de la mauvaise volonté. (elle s’arrête, se frotte le coin de l’œil) Et là tu me donnes les mots exacts et j’ai… (elle souffle) c’est con mais j’ai envie de pleurer.
Élodie
C’est pas con.
Nathalie
C’est censé être professionnel. C’est mon boulot depuis dix ans.
Élodie
C’est pas que professionnel.

Un temps. Nathalie reprend son café. Elle boit cette fois — longuement, les yeux vers la rue.

Élodie
Et l’inverse existe aussi. Le liking sans le wanting. Quelqu’un qui apprécie vraiment mais sans désirer. Sans tension vers. Le plaisir est réel — mais il ne tire pas, il ne crée pas de mouvement.
Nathalie
(elle repose sa tasse, lentement) C’est quoi comme sensation ?
Élodie
Quelque chose de calme. Agréable. Où t’es bien mais sans urgence. Sans envie que ça aille plus loin. (un temps) C’est ça le liking en fait — le plaisir sans le mouvement. (elle hésite) À l’époque j’appelais ça de la sécurité. Maintenant je sais plus si c’était de la sécurité ou juste l’absence du reste.
Nathalie
On peut confondre ça avec de l’amour. (sa voix a changé — plus plate, plus précise) La chaleur, le confort, l’absence d’urgence — on peut se dire que c’est ça aimer vraiment. Que l’élan, l’intensité — c’est juste de la jeunesse. Quelque chose qu’on dépasse.
Élodie
Peut-être que c’est vrai pour certains.
Nathalie
(sèchement) Ou peut-être qu’on se raconte ce qu’on a besoin de se raconter.

Elle a dit ça trop vite. Trop fort pour le sujet qu’elles étaient censées avoir.

Élodie la regarde. Elle attend.

Nathalie
(elle croise les bras, regarde la rue) Je parle des gens que j’accompagne.
Élodie
Nathalie.
Nathalie
(un temps) Je sais. (plus bas) Je sais que je parle de moi. (elle décroise les bras, pose les mains à plat sur la table) C’est juste que c’est plus simple de mettre ça à distance. Comme ça on peut en parler sans que ça devienne… (geste vague) tout ça.

Élodie ne remplit pas le silence.

Nathalie
Il y a des matins — comme ce matin — où je me lève avant lui. Je le regarde dormir. (un temps) Il est bien, cet homme. Il est là, il est présent, il aime ses gosses, il m’aime. Et je ressens quelque chose de doux en le regardant. Quelque chose de réel. (sa main se ferme légèrement sur la table) Et en même temps je suis debout à six heures du matin à me demander si c’est suffisant. Si ce que je ressens c’est de l’amour ou juste de la tendresse pour quelqu’un que j’ai fini par connaître par cœur.

L’homme au téléphone a raccroché. La terrasse est soudain plus silencieuse.

Élodie
Le liking sans le wanting.
Nathalie
(un souffle qui ressemble à un rire amer) Si c’est ça le nom de ce que j’ai. (un temps) Lui il a les deux. Je le vois. Des fois il me regarde et j’ai envie de lui dire de pas faire ça.
Élodie
De pas faire quoi ?
Nathalie
De me regarder comme si j’allais quelque part. (sa voix ne tremble pas mais elle est plus petite) C’est douloureux à recevoir quand toi t’es plus dans le même état.

Un silence.

Élodie
T’as pensé à lui en parler ?
Nathalie
(elle rit — franchement, mais c’est pas joyeux) Pour lui dire quoi ? Chéri, j’ai un déficit de wanting ? (un temps) On n’a pas ces conversations. On a les enfants, le calendrier, qui va chercher qui à quelle heure. On a une vie qui fonctionne.
Élodie
Une vie qui fonctionne.
Nathalie
(légèrement sur la défensive) C’est déjà pas rien.
Élodie
Non. C’est pas rien. (un temps) Mais toi t’es debout à six heures du matin.

Nathalie ne répond pas. Elle reprend sa fourchette, la tient sans s’en servir. Une goutte de sueur suit la ligne de sa tempe. Elle ne l’essuie pas.

Nathalie
Lembke — dans le livre — elle parle de solution ?
Élodie
Elle parle d’abstinence volontaire. Se priver pour recalibrer. Laisser la balance revenir à zéro.
Nathalie
Se priver de quoi dans mon cas. De la vie que j’ai.
Élodie
Je sais pas. Honnêtement. Berridge et Lembke parlent de comportements, de substances. Pas de l’érosion lente d’un circuit dans un couple qui dure depuis sept ans.
Nathalie
L’érosion lente. (un temps) C’est joli comme façon de dire que quelque chose est peut-être foutu.
Élodie
C’est pas ce que j’ai dit.
Nathalie
Je sais. (elle se frotte les yeux — vraiment, pas pour la forme) Pardon. Je suis chiante ce matin.
Élodie
T’es pas chiante. T’es là.

Une mobylette passe dans la rue, laisse une traîne d’essence dans l’air chaud. Quelqu’un à l’intérieur rit — fort, bref, sans raison apparente.

Nathalie
Toi — le wanting sans le liking. C’est ça que t’as vécu ?
Élodie
(un temps) Souvent. Cette tension vers quelque chose — intense, envahissante, tout le reste qui n’existe plus. Et après… comme si le volume baissait d’un coup. Et je cherchais où était le problème. Dans l’autre. Dans moi. (elle regarde sa tasse) J’ai couru après des trucs où le désir était fort, qui prenaient toute la place. Le genre de truc qu’on confond avec quelque chose d’important parce que c’est bruyant. Et à côté il y avait peut-être des choses plus discrètes, plus calmes — et je les ai pas vues.
Nathalie
Ce qui prend moins de place finit par ne plus se voir.

C’est Nathalie qui dit ça. Pas Élodie. Elles le remarquent toutes les deux.

Nathalie
(doucement) T’as quelqu’un en ce moment ?

Un battement.

Élodie
C’est compliqué.
Nathalie
(elle ne demande pas plus) Ouais.

Silence. Le genre qui n’a plus besoin d’être rempli.

La terrasse commence à se remplir pour le déjeuner. Un serveur dépose deux menus sur leur table sans qu’elles aient rien demandé. Elles ne les regardent pas.

Nathalie
On est quand même deux idiotes.
Élodie
(un sourire qui met du temps à venir) Des idiotes avec un vocabulaire de chercheur maintenant.
Nathalie
(presque malgré elle) Super. Ça va tout changer.

Elle rit. Vraiment — pas beaucoup, pas longtemps, mais c’est réel et ça change quelque chose dans son visage, dans ses épaules. Élodie aussi.

Nathalie reprend son café. Il est froid. Elle le boit quand même — les deux mains autour de la tasse, le regard quelque part entre ce qu’elle vient de dire et ce qu’elle va faire avec.

Dehors le soleil est presque vertical. Dans une heure la terrasse sera pleine. Pour l’instant elles sont encore là, dans ce qui reste de la matinée.


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