Syncognie

Est-ce qu'on choisit vraiment ce qu'on fait ?

Note d'atelier
Mars 2026

Premier dialogue de la série. Élodie et Nathalie se retrouvent en terrasse. Point de départ — Dopamine Nation d'Anna Lembke. Plusieurs révisions successives pour trouver le bon équilibre entre incarnation et rigueur conceptuelle.

L’ombre a gagné la moitié de la terrasse. La chaleur est encore là — pas agressive mais présente, dans l’air, sur les avant-bras posés sur la table. Ça sent le café et quelque chose de sucré qu’on ne cherche pas à identifier. Par moments, le crissement bref de la vapeur sous pression, des voix à l’intérieur, une chaise qu’on recule.

Les deux femmes ont leurs tasses devant elles, à moitié vides. Elles parlent depuis un moment déjà.


Élodie
Il y a une phrase qui m’est restée. Elle dit que le système de récompense — la partie du cerveau qui gère le désir — il ne filtre pas la source. Un verre de vin, une notification, l’attente de quelqu’un — pour lui c’est le même déclencheur.
Nathalie
Il ne fait pas la différence ?
Élodie
Non. Ce qui compte ce n’est pas ce que c’est. C’est si ça déclenche quelque chose.
Nathalie
(un temps)… C’est quoi exactement ce que tu lisais ?
Élodie
Dopamine Nation. Une psychiatre américaine — Anna Lembke. Elle traite des addictions mais le livre c’est pas un manuel. Elle parle de ses patients et d’elle. D’une addiction qu’elle a eue.
Nathalie
Elle parle d’elle-même ?
Élodie
Oui. Et c’est ça qui change tout. On n’est pas en face de quelqu’un qui explique de loin. On est en face de quelqu’un qui a vécu le truc et qui essaie de comprendre ce qui s’est passé.
Nathalie
Quelqu’un qui a vécu le truc de l’intérieur. (un temps) C’est rare, ça. Dans mon métier on lit beaucoup de gens qui analysent, qui décrivent. Mais quelqu’un qui dit — moi aussi j’ai pas pu m’arrêter et voilà ce que j’ai compris… (elle s’arrête, un temps) Et c’est quoi l’idée centrale ? Si tu devais résumer.
Élodie
(elle réfléchit, tourne sa tasse) Elle part d’une idée qu’on croit tous acquise. Que plaisir et douleur, c’est opposé. L’un d’un côté, l’autre de l’autre. Et elle dit — non. C’est le même circuit. La même zone du cerveau.
Nathalie
Attends. Le même circuit ?
Élodie
Oui.
Nathalie
Donc quand je souffre et quand je ressens du plaisir, c’est le même endroit qui s’active ?
Élodie
Pas exactement le même signal — mais le même système. Elle utilise l’image d’une balance. D’un côté le plaisir, de l’autre la douleur. Et ce que le cerveau cherche toujours, c’est revenir au plateau. À l’horizontale.
Nathalie
(lentement) L’équilibre. (un temps) Ça me fait penser à quelque chose. On a eu une formation il y a quelques années — sur l’accompagnement des personnes en situation de dépendance. Le formateur parlait de ça mais dans un sens plus large. Pas le cerveau spécifiquement — les systèmes en général. Il disait que tout système vivant résiste au changement. Qu’il y a une force qui ramène toujours vers ce qu’il connaît même quand ce qu’il connaît est douloureux. Il appelait ça… (elle cherche) l’homéostasie.
Élodie
(elle répète le mot doucement, comme pour le tester) … l’homéostasie…
Nathalie
Ce qui expliquait pour lui pourquoi des gens retournent vers des situations toxiques — pas par masochisme mais parce que c’est connu. Et le connu, pour un système, c’est rassurant même quand c’est mauvais.
Élodie
C’est exactement ça. Et dans le livre c’est pareil pour le cerveau — il veut son équilibre, son plateau. Donc si tu pousses fort vers le plaisir, il revient quand même à l’équilibre. Et même il dépasse — il bascule de l’autre côté.
Nathalie
De l’autre côté c’est la douleur ?
Élodie
Pas forcément au sens fort. Plutôt le manque. L’irritabilité. Ce vide un peu terne qu’on ressent après — et qu’on interprète comme un problème à régler alors que c’est juste le retour à zéro. Le cerveau qui reprend son niveau.
Nathalie
(elle pose son verre) Donc plaisir et douleur c’est pas seulement le même circuit — c’est les deux extrémités du même mouvement. Et entre les deux, le manque.
Élodie
Voilà. Et parce que le manque ressemble à la douleur — c’est une absence, un creux — on repart chercher ce qui avait fait pencher la balance vers le plaisir. Sauf que la balance s’est décalée entre-temps. Le point d’équilibre a bougé. Il s’est habitué. Donc pour retrouver le même effet il faut pousser plus fort. Et le retour, lui, est un peu plus profond.
Nathalie
Plus tu consommes, plus t’as besoin de consommer. Et plus le vide après est grand…
Élodie
Exactement. (un temps) Et c’est là que ça rejoint ce que je disais — le cerveau qui ne filtre pas la source. Si le circuit répond de la même façon quelle que soit la source, alors ce piège peut se refermer sur n’importe quoi. Une relation, une façon de travailler, une attente répétée. Pas besoin d’une substance.
Nathalie
(lentement) Les familles que je suis. Ceux qui changent de partenaire mais pas de scénario. (un temps) J’ai toujours eu du mal à expliquer ça aux collègues, aux proches — que c’est pas de la mauvaise volonté. Que c’est autre chose. Mais quoi exactement, je l’atteignais pas vraiment.
Élodie
C’est ce dont elle parle dans le livre. Ce quelque chose d’autre.

Un silence. Nathalie regarde devant elle, pas Élodie.

Nathalie
C’est vertigineux. Parce que ça veut dire que la recherche du plaisir… finit par produire exactement ce qu’on cherchait à éviter.
Élodie
(elle regarde sa tasse) Quand j’ai lu ça… j’avais l’impression que quelqu’un avait mis des mots sur quelque chose que j’avais vécu. Pas un concept. Une sensation. Quelque chose que je portais et que j’arrivais pas à dire.
Nathalie
(un temps puis) C’est ça qui rend un livre… (elle hésite) nécessaire, je dirais. Utile c’est trop faible. Nécessaire — celui dont t’avais besoin sans savoir que tu cherchais quelque chose.

Un silence…

Nathalie
Et toi, en lisant ça — t’as pensé à quoi ? Dans ta vie.
Élodie
Au travail, d’abord. La façon dont je fonctionne quand un projet démarre — cette espèce d’état où tu dors peu, tu penses à rien d’autre, t’es comme sous tension constante. Et puis ça finit et il y a ce moment bizarre. Pas vraiment de satisfaction. Plutôt… un à-plat.
Nathalie
Et tu attends le suivant.
Élodie
Et j’attends le suivant. (pause) C’est con à dire mais avant de lire ce bouquin j’aurais appelé ça de l’ambition. Maintenant je sais plus trop comment l’appeler.
Nathalie
C’est inconfortable ce que tu dis.
Élodie
Très. Parce que si c’est juste un mécanisme — si ce que je prenais pour de la motivation c’est juste de la chimie qui cherche à se rééquilibrer — alors qu’est-ce qui est vraiment moi là-dedans ?

Nathalie ne répond pas tout de suite. Elle regarde dehors un moment.

Nathalie
Je pense à une femme que je suis en ce moment. Elle a quitté une relation violente — vraiment du courage, ça lui a pris des années. Et quelques mois après elle est retournée vers quelque chose de similaire. Pas le même homme mais le même registre. Et elle le sait. Elle me l’a dit elle-même : je sais ce que c’est et j’y vais quand même.
Élodie
Et toi tu lui dis quoi ?
Nathalie
Je lui dis pas grand-chose. C’est pas mon rôle. (un temps) Mais ce que je ne comprends pas — enfin si, j’ai les mots pour l’expliquer — mais de l’intérieur… comment on peut être lucide et pas pouvoir s’arrêter quand même. Ça, je l’atteins pas.
Élodie
Qu’est-ce que tu veux dire, de l’intérieur ?
Nathalie
Je veux dire que je pourrais faire le schéma. Expliquer le mécanisme. Mais le ressentir — être dans la peau de quelqu’un qui sait et qui continue quand même — ça reste une zone opaque pour moi.
Élodie
Je pense que c’est plus compliqué que savoir. Savoir, c’est quelque chose. Mais ce dont elle parle dans le livre — le craving, l’envie au sens profond — c’est pas là. (elle pose la main sur sa tempe) C’est plus bas. Plus ancien… Quelque chose qui ne passe pas par le raisonnement.
Nathalie
(comme si un souvenir remontait) Dans la formation dont je te parlais — il y avait une partie sur le trauma. Le formateur disait que quand quelqu’un a vécu quelque chose de violent, de répété, le corps apprend avant le cerveau. Il réagit avant que la pensée ait le temps d’arriver. Un bruit, une odeur, une posture — et le système s’emballe. La personne tremble, se fige — sans avoir décidé quoi que ce soit. Il appelait ça la mémoire du corps. (un silence) Et ce qui est difficile à expliquer aux familles, c’est que cette partie-là répond pas aux arguments. Tu peux dire c’est fini, t’es en sécurité — la tête comprend. Mais l’autre partie, elle n’a pas encore reçu le message.
Élodie
C’est exactement ce dont Lembke parle. Cette partie plus profonde, plus ancienne — celle qui a déjà décidé avant qu’on pense. Et c’est pour ça que la connaissance ne suffit pas. La tête peut savoir. L’autre partie, elle, elle s’en fiche.
Nathalie
Il y a un mot pour ça. (elle cherche) Subcortical. Sous le cortex — sous la partie qui raisonne. C’est ce qu’il nous avait expliqué. Que les réponses automatiques, les pulsions profondes — elles viennent de structures plus anciennes que le langage, plus anciennes que la pensée… (elle laisse l’idée suspendue) Le cortex arrive après. Parfois trop tard…
Élodie
(lentement) Donc ce que ressent cette femme — l’envie de retourner vers ce qu’elle connaît même si ça lui fait du mal — c’est pas un échec de volonté. C’est une partie d’elle qui n’a pas encore été rejointe par ce qu’elle sait.
Nathalie
(un temps) Oui. (plus bas) Ce serait plus simple si la connaissance suffisait.

Quelqu’un à la table d’à côté rit. La lumière a légèrement changé.

Nathalie
Elle parle de solution, dans ce livre ? Ou c’est que le diagnostic ?
Élodie
Elle parle de ce qu’elle appelle le jeûne dopaminergique. L’idée de se priver volontairement — pas pour se punir mais pour laisser la balance revenir à l’équilibre. Recalibrer la sensibilité au plaisir.
Nathalie
Se priver pour ressentir à nouveau… (un temps) C’est à rebours de tout ce qu’on fait d’habitude.
Élodie
Ce qui était banal redevient suffisant. Un café. Une lumière. Une conversation.
Nathalie
(avec une ironie douce) Comme maintenant.
Élodie
(elle rit) Peut-être, oui.
Nathalie
Mais attends — ça présuppose qu’on sait de quoi se priver. Que c’est identifiable. Moi je pense à des gens pour qui c’est diffus. C’est pas l’alcool, c’est pas le téléphone. C’est une façon d’être dans la vie. Une agitation permanente. Comment tu fais un jeûne de ça ?
Élodie
Je ne sais pas. Je pense qu’elle répondrait que c’est la partie difficile — identifier ce qui nourrit vraiment la balance. Pas ce qu’on croit.
Nathalie
Et toi t’as une idée de ce que c’est pour toi ?

Élodie prend le temps. Pas d’esquive mais pas de réponse immédiate non plus.

Élodie
J’ai des hypothèses. Que je trouve pas très flatteuses.
Nathalie
(sans insister) Ça, je comprends.

Un temps.

Nathalie
Ce que je trouve fort dans ce que tu décris — ça retire la dimension morale. On parle pas de volonté, de bien ou de mal. On parle d’un système qui fait ce pour quoi il est fait.
Élodie
Oui. Et ça soulage… et ça terrifie en même temps. Ça soulage parce que tu te juges moins. Et ça terrifie parce que si c’est un système — est-ce qu’on peut vraiment en sortir ? Ou juste… apprendre à le voir tourner ?
Nathalie
Peut-être que voir c’est déjà quelque chose.
Élodie
Peut-être. (un temps) Ou peut-être que c’est ce qu’on se dit pour se sentir moins démunis.

Nathalie la regarde. Pas de réponse à ça. Et c’est bien ainsi.

Cet article t'a...

Partager
Codex
  • neurosciences
  • dialogue
  • dopamine
  • addiction
  • circuit-de-récompense
  • homéostasie
  • trauma
  • Lembke
🌱

Graine

Idée posée, peu développée

Le jardin →
Syncognie — jardin numérique