Les tasses à l'envers
Deuxième récit de vie. Nathalie seule, le lendemain matin. Ce que la terrasse a mis en mouvement — ce qui continue à travailler quand personne ne regarde.
6h14. Nathalie est debout depuis vingt minutes.
La chambre était dans cette lumière d’avant — pas encore le jour, plus tout à fait la nuit. Le ventilateur tournait. Dehors les oiseaux avaient commencé.
Elle ne sait pas ce qui l’a réveillée. Pas un bruit, pas un cauchemar. Juste les yeux ouverts d’un coup, le plafond, et cette pensée déjà là comme si elle avait continué pendant qu’elle dormait.
Thomas dort sur le ventre, un bras replié sous l’oreiller. Il dort comme ça depuis toujours — elle pourrait le dessiner les yeux fermés, ce dos, cette façon qu’il a de prendre de la place sans le savoir. Sa respiration est lente, régulière. Quelque chose d’animal et de rassurant.
Elle le regarde.
Elle fait ça parfois — ces matins où elle se lève avant lui et elle revient à la porte de la chambre et elle le regarde dormir comme si elle cherchait quelque chose qu’elle ne saurait pas nommer. Ce matin c’est différent. Ce matin elle a des mots.
Liking sans wanting.
Elle déteste avoir des mots pour ça.
Elle va dans la cuisine sans allumer. Elle connaît le chemin — sept ans qu’elle le connaît, chaque meuble, chaque craquement du parquet près de la porte des enfants. Elle fait le café en silence, les gestes exacts, économiques. La machine fait son bruit. L’odeur arrive.
C’est bon. Elle aime ça — ce moment, cette odeur, ce silence avant que les enfants se réveillent. Elle aime sa cuisine le matin. Elle aime que Thomas range les tasses à l’envers comme elle lui a demandé il y a six ans et qu’il n’ait jamais arrêté.
Elle aime beaucoup de choses ici.
Elle s’assoit avec son café, regarde par la fenêtre. Le ciel commence à pâlir. Les bananiers du voisin sont immobiles — pas un souffle. La chaleur sera là dans une heure.
Elle pense à Élodie.
Elle pense à ce qu’Élodie n’a pas dit — ce c’est compliqué lâché sans explication, et la façon dont elle avait regardé ailleurs juste après. Elle n’a pas demandé. Elle a dit ouais et elle est passée à autre chose parce que c’est ce qu’on fait, parce que certaines portes s’ouvrent et se referment dans la même seconde et il faut respecter ça.
Mais elle sait reconnaître ce visage. Elle le voit au travail — les gens qui portent quelque chose qu’ils ne peuvent pas poser parce que le poser rendrait ça trop réel.
Elle boit son café.
Dans la chambre, Thomas bouge. Elle l’entend — le lit qui craque légèrement, un soupir. Puis plus rien. Il s’est retourné, il a replongé.
Elle ne bouge pas.
Il y a des matins où elle espère presque qu’il va se lever, venir la trouver ici, mettre sa main sur son épaule sans rien dire. Des matins où elle attend ça. Ce matin elle est soulagée qu’il dorme encore.
Elle ne sait pas quoi faire de ce soulagement.
Elle finit son café. Elle rince la tasse — doucement, pour ne pas faire de bruit. Elle la retourne sur l’égouttoir.
À l’envers, comme elle lui a demandé.
Dans vingt minutes les enfants vont se réveiller. Dans vingt minutes elle sera maman, elle sera dans le mouvement, elle n’aura plus le temps de penser à wanting ni à liking ni à ce que ça fait de regarder quelqu’un dormir et de se demander si ce qu’on ressent a un nom acceptable.
Elle retourne à la fenêtre.
Le ciel est rose maintenant, bas, chargé. Il fera lourd aujourd’hui. Elle le sent — cette pression dans l’air, cette façon que l’île a d’annoncer les choses avant qu’elles arrivent.
Elle pense que demain ou après-demain elle va rappeler Élodie. Pas pour continuer la conversation de la terrasse — juste pour voir. Pour entendre sa voix. Pour savoir comment elle va.
Elle pense qu’elle ne le fera peut-être pas.
Elle pense qu’elle le fera quand même.
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Graine
Idée posée, peu développée