L'Angle Mort - partie 1
Chapitre 1 : Avant
Sept heures douze. Le réveil n’a pas sonné ou elle ne l’a pas entendu.
Alma reste encore allongée quelques minutes dans le lit. Le temps d’émerger. De revenir dans sa vie.
Elle apprécie ces moments, fugaces, entre le sommeil et la pleine conscience où tous ses repères sont encore diffus. Dans ces moments, elle ne pense pas. Elle n’est pas encore vraiment elle. Sa petite voix n’est pas encore revenue de la nuit.
Quelques dizaines de secondes parfois, plus à d’autres moments. Peut-être à cause de la fatigue…
Et juste après, ses pensées l’assaillent. Réunion à neuf heures, ne pas oublier de rappeler Marchand… vingt-neuf ans dans quelques semaines… le papier à rédiger pour juin, les compte-rendus non transmis… le protocole, le DMN…
Alma se lève pour taire la liste, pour taire la voix intérieure. Elle prend soin de ne pas réveiller Simon.
Elle attrape une dosette et démarre la cafetière. Elle le fait vite et en pensant à autre chose.
Le café coule. Dehors, la ville est grise, froide et indifférente derrière les rideaux. Ce qu’elle lui reproche rarement parce qu’elle l’est aussi selon l’image décrite au lycée ou les commentaires de ses collègues. Quelques uns ne le lui disent pas mais ils n’en pensent pas moins. Elle n’a pas de doute à ce sujet.
Alors depuis quelques mois elle a décidé de rompre avec son style vestimentaire d’étudiante. Au départ le changement suscita des réactions. Des regards. Elle persista. Au bout de quelques semaines le comportement des autres retourna à la normale. Son comportement rappelait à tous qu’elle n’avait pas complètement changé.
Ce retour ne la dérangea pas. Ça simplifiait les choses en fin de compte. Plus de temps pour ses recherches.
Pendant que le café coulait, elle pensait aux dossiers des six sujets de l’expérience, et simultanément, juste en dessous, comme un ronron de fond qu’on n’entend plus vraiment : qui est en train de penser à tout ça ? ce sont des pensées automatiques ? mon cortex préfrontal ?
Ce ne sont pas de nouvelles questions qu’elle se posait. Elles étaient là depuis des mois. Depuis le jour où elle a réalisé dans un scanner, la tête immobilisée, les données défilant sur l’écran que le cerveau au repos n’est pas silencieux. Qu’il travaille. Qu’il raconte quelque chose sans arrêt, à quelqu’un, et que ce quelqu’un et ce narrateur sont peut-être la même chose, peut-être pas, et qu’elle ne sait pas comment trancher.
Le café déborda légèrement de la tasse. Elle l’essuya machinalement.
Simon dormait encore. Elle pensa quelques minutes à leur relation. C’était le seul à la comprendre. Elle aimait ça. Elle pouvait être elle avec lui, vraiment elle. Simon dit qu’elle est la seule personne qu’il connaisse capable d’être à la fois complètement là et complètement ailleurs. Il le dit avec tendresse. Elle recevait le compliment et pensait : tu ne sais pas à quel point.
Elle bu son café debout, face à la fenêtre en regardant les voitures et les passants s’activer au bas de l’immeuble.
Un léger courant d’air frais venant de dehors sur sa cheville gauche. Elle nota le courant d’air, nota qu’elle l’avait noté, se demanda si noter qu’on note quelque chose a une fin ou si c’est des miroirs en face à face jusqu’à l’infini, et rit toute seule, sans bruit. Ce rire intérieur qui ne remonte jamais complètement à la surface.
Qui rit ?
Voilà. Encore.
Elle a un nom pour ça maintenant. Enfin, pas elle. Marcus Raichle, neurologue à Washington University, a mis un nom dessus en 2001 dans un article que personne n’attendait. Alma l’avait lu à l’époque, première année de thèse, sans mesurer le poids. Elle l’a relu six ans plus tard avec la sensation physique de reconnaître, après des années, la voix d’un inconnu. Le Default Mode Network (DMN). Le réseau en mode par défaut. Le narrateur permanent. Celui qui tourne en arrière-plan quand vous ne faites rien, ou plutôt celui qui est convaincu qu’il y a un vous pour qui tourner.
Elle posa sa tasse. Pris son manteau. Chercha ses clés et sortit. Dans sa tête la voix reprit son monologue habituel, inventoriant, commentant, reliant hier à demain, construisant à chaque instant la fiction cohérente d’une femme qui sait qui elle est.
Alma marchait. Écoutait. Prennait des notes mentales.
Elle avait une hypothèse…
Chapitre 2 : Le protocole
Le protocole n’a pas de nom officiel. Dans les dossiers du labo, Alma l’appelle DMN-R, pour réduction, un terme volontairement plat, administratif, qui ne dit rien de ce qu’il fait vraiment. Elle a appris à ne pas trop bien nommer les choses avant de savoir ce qu’elles sont.
La technique elle-même est simple, ce qui est à la fois sa force et ce qui la rend difficile à publier. Pas de chirurgie. Pas de produit. Une combinaison de stimulation magnétique transcrânienne ciblée sur les nœuds postérieurs du DMN, le cortex cingulaire postérieur, le precuneus et d’un protocole de feedback en temps réel qui apprend, séance après séance, à reconnaître les signatures électriques du réseau pour les amortir avant qu’elles s’organisent. Le cerveau ne reçoit pas d’ordre. Il reçoit une information sur lui-même, légèrement en avance sur lui-même, et il s’adapte. C’est une suggestion. Une pression douce. Comme appuyer sur une porte qu’on ne veut pas claquer.
Alma a mis trois ans à affiner le protocole. Un an de plus pour convaincre le comité d’éthique.
Les six premiers sujets sont des volontaires recrutés dans le personnel universitaire. Chercheurs, doctorants, un ingénieur de maintenance qui s’est présenté parce que, dit-il, il veut savoir à quoi ça ressemble. Alma appréciait ça. L’honnêteté de la curiosité brute, sans hypothèse préalable.
La durée des sessions : deux heures. Puis quatre. Puis six, pour les trois derniers.
Le protocole est simple côté sujet aussi : venir, s’asseoir, laisser faire. Pendant la session, répondre à des batteries de tests cognitifs standardisés toutes les trente minutes. Après, remplir un questionnaire. Revenir le lendemain pour un suivi.
Les données cognitives sont propres. Mieux que propres, les temps de réaction s’améliorent en moyenne de dix-sept pourcent. La précision augmente. Les hésitations disparaissent presque entièrement. Le sujet numéro trois, une doctorante en linguistique qui décrit habituellement sa pensée comme un marché un samedi matin, dit que pendant la session c’était comme un couloir. Elle dit ça positivement. Elle dit ça deux fois.
C’est dans les questionnaires que quelque chose accrochait.
Alma les lit le soir, dans son bureau, après que tout le monde soit parti. Elle a l’habitude des questionnaires post-protocole. La fatigue, les maux de tête, parfois une légère désorientation temporelle. Elle sait lire entre les cases cochées, entendre ce que les gens ne savent pas formuler.
Ce qu’elle lit cette fois-là est différent.
Sujet 2, chercheur en physique des matériaux, quarante et un ans, pas de pratique méditative, pas d’antécédents psychiatriques : J’agissais normalement. Je répondais aux tests. Je savais ce que je faisais. Mais je n’avais pas l’impression d’être complètement là. Je ne dis pas que je me sentais mal. Je dis que je ne me sentais pas complètement présent.
Sujet 4, ingénieur de maintenance, trente-six ans : C’était efficace. C’était propre. Quelque chose manquait mais je ne sais pas si c’est une perte.
Sujet 6, doctorante en linguistique, vingt-neuf ans : Je cherche le mot exact depuis hier. Ce n’est pas l’absence. Car je ne le sentais pas. C’est le soi. Il n’était plus présent pendant l’expérience.
Alma pose les feuilles sur le bureau. Regarde le plafond. La voix dans sa tête, fidèle, automatique, commence immédiatement à construire une grille d’analyse, cherche les biais, formule les contrôles nécessaires.
Elle la laisse faire.
Mais quelque chose, en dessous, la perturbe. Il y a un artefact.
Elle passe les trois semaines suivantes à vérifier. C’est son réflexe, son instinct de chercheuse. Quand quelque chose résiste, serrer les vis, pas élargir le cadre. Elle fait passer des entretiens individuels. Elle commande des bilans neuropsychologiques complets. Elle cherche un artefact, une contamination, une suggestion induite par le design même du questionnaire. Elle trouve une doctorante qui a peut-être lu un article sur la méditation avant la session. Elle trouve un sujet dont les résultats au suivi J+7 montrent une légère élévation de l’anxiété, rentré dans la normale à J+30.
Ce qu’elle ne trouve pas : une explication alternative à ce qu’ils décrivent.
Six sujets sur six. Des mots différents. La même géographie.
Quelqu’un est parti pendant la durée du protocole.
La nuit du vingt-trois novembre, Alma est dans son bureau à vingt-deux heures avec les données ouvertes sur trois écrans et le questionnaire vierge du sujet 7 devant elle. Le prochain sur la liste, un maître de conférences en histoire médiévale qui a rendez-vous vendredi matin.
Elle regarde le formulaire.
Elle pense à la voix. À ce moment, chaque matin, avant qu’elle revienne. Trente secondes. Le corps sans narrateur.
Elle pense à six heures.
Elle prend le formulaire. Le glisse dans le tiroir du bas. Ouvre un nouveau document. Tape son propre nom dans le champ sujet.
La voix, immédiatement : c’est une mauvaise idée.
Alma ferme le document. Éteint l’écran du milieu. Rentre chez elle.
Mais le formulaire reste dans le tiroir. Et elle le sait.