Communication Non Violente — Marshall Rosenberg
1. Qui est Marshall Rosenberg ?
Marshall Rosenberg (1934–2015) est un psychologue américain, élève de Carl Rogers. Il a développé la Communication Non Violente (CNV) dans les années 1960, qu’il a ensuite diffusée dans le monde entier via le Center for Nonviolent Communication (CNVC), fondé en 1984.
Son travail est profondément influencé par :
- La psychologie humaniste de Carl Rogers (écoute empathique, regard positif inconditionnel)
- La philosophie de la non-violence de Gandhi
- Sa propre expérience d’enfant ayant grandi dans un quartier violent de Detroit
Son livre de référence : Les mots sont des fenêtres (ou des murs) (1999).
2. Qu’est-ce que la CNV ?
La CNV est un langage et une pratique de communication fondés sur la conscience de nos besoins et de ceux des autres, dans le but de créer des relations fondées sur la coopération et l’empathie plutôt que sur la peur, la culpabilité ou la contrainte.
“La CNV nous invite à reconsidérer la façon dont nous nous exprimons et dont nous entendons l’autre.” — Marshall Rosenberg
Elle repose sur une conviction centrale : tous les êtres humains ont les mêmes besoins fondamentaux, et les conflits naissent de stratégies différentes pour y répondre, non des besoins eux-mêmes.
3. Le modèle en 4 composantes (OSBD)
C’est le cœur opérationnel de la CNV. Chaque échange peut se structurer autour de quatre étapes :
O — Observation
Décrire les faits sans évaluation ni jugement. Ce que j’ai vu, entendu, constaté — de façon neutre et vérifiable.
❌ “Tu es toujours en retard.” ✅ “Tu es arrivé à 19h30 alors que nous avions convenu de 18h00.”
S — Sentiment
Exprimer ce que je ressens face à cette situation — en distinguant bien les vrais sentiments des pensées déguisées en sentiments.
❌ “Je me sens incompris.” → (c’est une interprétation) ✅ “Je me sens triste / inquiet / déçu.”
B — Besoin
Identifier le besoin sous-jacent à ce sentiment. C’est la pièce la plus importante : tous nos sentiments sont le signal d’un besoin satisfait ou non satisfait.
“J’ai besoin de fiabilité / de respect / de connexion…”
D — Demande
Formuler une demande concrète, réalisable et négociable — pas une exigence. Elle porte sur une action précise, dans le présent.
❌ “Sois plus ponctuel.” → (vague, injonctif) ✅ “Est-ce que tu peux me prévenir par message si tu as plus de 15 minutes de retard ?“
4. Les besoins universels selon Rosenberg
Rosenberg propose une liste de besoins humains fondamentaux, communs à tous, indépendamment de la culture :
| Catégorie | Exemples de besoins |
|---|---|
| Connexion | amour, appartenance, empathie, intimité, partage |
| Bien-être physique | nourriture, repos, sécurité, santé, mouvement |
| Autonomie | liberté, choix, indépendance, créativité |
| Sens | contribution, croissance, apprentissage, clarté |
| Célébration | joie, deuil, mémoire, gratitude |
| Intégrité | authenticité, honnêteté, cohérence, valeurs |
| Jeu | humour, légèreté, spontanéité |
| Paix | harmonie, ordre, beauté, calme |
5. La distinction clé : Jackal vs Girafe
Rosenberg utilisait deux marionnettes comme métaphore pédagogique :
🐺 Le langage Chacal (Jackal)
C’est le langage de la domination, du jugement, de la comparaison et de la culpabilisation. Il est centré sur ce qui est “bon” ou “mauvais”, “juste” ou “faux”.
Caractéristiques :
- Jugements moralisateurs (“Tu es égoïste”)
- Comparaisons (“Ton frère, lui, il…”)
- Exigences et menaces
- Déni de responsabilité (“Je n’avais pas le choix”)
- Mérite et punition
🦒 Le langage Girafe (Giraffe)
La girafe est l’animal au plus grand cœur (proportionnellement). Son langage est celui de l’empathie, de la responsabilité et des besoins.
Caractéristiques :
- Observations factuelles
- Expression honnête des sentiments
- Conscience des besoins
- Demandes ouvertes et négociables
“Le langage chacal nous coupe du cœur ; le langage girafe nous y reconnecte.”
6. L’empathie au centre de la CNV
L’empathie CNV ne se réduit pas à la sympathie ou au conseil. C’est une présence totale à ce que vit l’autre, sans projeter, sans résoudre, sans comparer.
Rosenberg distingue :
| Ce qu’on fait souvent | Ce qu’est l’empathie CNV |
|---|---|
| Conseiller (“Tu devrais…”) | Être présent sans agenda |
| Consoler (“C’est pas grave”) | Accueillir la douleur sans la minimiser |
| Éduquer (“C’est une bonne leçon”) | Reconnaître le besoin derrière la souffrance |
| Interroger (“Pourquoi tu as fait ça ?”) | Reformuler sentiments et besoins |
La reformulation empathique ressemble à :
“Est-ce que tu te sens… parce que tu as besoin de… ?“
7. L’auto-empathie
Avant de communiquer avec l’autre, la CNV invite à se tourner vers soi avec la même bienveillance. L’auto-empathie consiste à :
- Observer la situation intérieure sans se juger
- Identifier ses propres sentiments
- Reconnaître ses besoins non satisfaits
- Se faire une demande à soi-même si nécessaire
C’est le préalable indispensable à toute communication non violente authentique. On ne peut pas offrir ce qu’on ne s’est pas d’abord accordé.
8. Les 4 façons de recevoir un message difficile
Face à un message dur ou agressif, Rosenberg identifie quatre réactions possibles :
- Se blâmer soi-même → culpabilité, honte
- Blâmer l’autre → colère, ressentiment
- Percevoir ses propres sentiments et besoins → conscience de soi
- Percevoir les sentiments et besoins de l’autre → empathie
La CNV entraîne à choisir les options 3 et 4, même sous pression.
9. La colère selon Rosenberg
La CNV a une position originale sur la colère : elle n’est pas causée par les autres, mais par nos propres pensées(jugements, exigences) face à nos besoins non satisfaits.
“Les autres ne nous mettent pas en colère. Nous nous mettons en colère par les pensées que nous avons à leur sujet.”
Le processus pour “transformer” la colère :
- S’arrêter. Respirer.
- Identifier les jugements qui alimentent la colère
- Revenir au besoin non satisfait sous-jacent
- Exprimer ce besoin plutôt que le jugement
10. Applications concrètes
La CNV s’applique dans des contextes très variés :
- Couple et famille : résolution de conflits, parentalité bienveillante
- Entreprise : management, feedback, médiation
- Éducation : relation enseignant-élève, discipline non punitive
- Médiation et diplomatie : Rosenberg a travaillé en zones de conflit (Moyen-Orient, Rwanda, Serbie…)
- Thérapie et accompagnement : relation thérapeute-client
- Activisme : mouvements sociaux, justice réparatrice
11. Critiques et limites
La CNV est puissante, mais elle a aussi ses critiques :
- Artificielle au début : le modèle OSBD peut paraître rigide ou mécanique si appliqué trop littéralement
- Asymétrique : difficile à pratiquer seul si l’autre n’est pas dans la même démarche
- Naïve dans les contextes d’abus : dans les relations de domination sévère, l’empathie seule ne suffit pas
- Culturellement marquée : le style d’expression direct des émotions est plus naturel dans certaines cultures que d’autres
- Risque de “CNV police” : certains pratiquants deviennent normatifs sur la façon “correcte” de communiquer
En résumé
| Principe | Essence |
|---|---|
| L’observation | Les faits, sans jugement |
| Le sentiment | Ce que je ressens vraiment |
| Le besoin | Ce qui compte pour moi |
| La demande | Ce que je souhaite, concrètement |
| L’empathie | Présence totale à l’autre |
| La responsabilité | Je suis l’auteur de mes réactions |
“Derrière chaque comportement, aussi violent soit-il, il y a un être humain qui cherche à satisfaire un besoin.” — Marshall Rosenberg